top of page

Vers une TRACC internationale ? Les projections climatiques par niveau de réchauffement dans la réglementation mondiale

  • 26 janv.
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 janv.

Face au changement climatique, l'adaptation des territoires et des entreprises s'impose comme un enjeu crucial des prochaines décennies mais se heurte souvent aux incertitudes sur l'évolution à venir des émissions de gaz à effet de serre et du climat. Depuis quelques années, une approche novatrice émerge pour contourner ces incertitudes : l'utilisation de projections climatiques par niveau de réchauffement planétaire (NRP), ou Global Warming Levels (GWL) en anglais.


La France est pionnière en la matière avec l'officialisation récente de la Trajectoire de Référence pour l'adaptation au Changement Climatique (TRACC) basée sur 3 NRP. Mais d'autres pays adoptent progressivement cette approche. Dans ces conditions, est-il nécessaire d’harmoniser ces cadres à l’échelle internationale ? 

L'adaptation et l'atténuation sont les deux principaux outils de lutte contre le changement climatique

Les projections par niveau de réchauffement : une évolution méthodologique plutôt qu'une révolution


Depuis les années 90, les projections climatiques sont pour la plupart basées sur des scénarios d'émissions futures, par exemple les RCP du 5e rapport du GIEC ou les SSP du 6e. Des modèles climatiques sont utilisés pour simuler la réponse des différents paramètres météorologique à ces évolutions au cours du temps. Dans ces projections, le climat évolue en fonction du scénario d’émissions et de l'horizon considéré - on parle parfois de projections à climat évolutif.

Les projections par niveau de réchauffement planétaire au contraire visent au contraire à simuler le climat pour une température moyenne mondiale fixée, par exemple +1,5°C, +2°C ou +3°C par rapport à l'ère préindustrielle - il s'agit de projections à climat constant.


Cette évolution méthodologique présente plusieurs avantages, en particulier :

 

  • Un lien direct avec l'Accord de Paris : Les objectifs de l'accord de 2015 ne sont pas fixés en termes d'émissions mais d'augmentation maximale de la température moyenne planétaire : contenir "l'élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels en poursuivant l'action menée pour limiter l'élévation de la température à 1,5°C". Grâce aux NRP, les décideurs peuvent comprendre concrètement ce que signifient ces seuils pour leurs territoires.

L'approche par les NRP permet de relier directement les impacts du changement climatique à l'échelle mondiale ou régionale aux objectifs politiques internationaux fixés par l'Accord de Paris.

  • Une solution face aux incertitudes : L'utilisation des NRP ne nécessite pas de fixer un horizon temporel précis ou de choisir un scénario d'émissions. L'hypothèse de cette approche est que les impact d'un niveau de réchauffement donné seront les mêmes quelle que soit la date à laquelle il est atteint et la trajectoire d'émissions qui y mène.


  • Une transition relativement simple : comme nous l'avons vu dans le tutoriel consacré aux projections de la TRACC, si on dispose déjà d'une projection à climat évolutif la convertir en projection pour un niveau de réchauffement global ne nécessite qu'un post-traitement basique.


Cette approche a été popularisée par le Sixième rapport du GIEC en 2021. Celui-ci comprenait une évaluation des conséquence d'une augmentation moyenne de la température de 1.5, 2, 3 et 4°C par rapport à l'époque pré-industrielle (1850-1900).


La France et la TRACC : une référence nationale pionnière des NRP


En France, l'adoption de l'approche par niveau de réchauffement a été annoncée en février 2023 dans le cadre de la préparation du 3e Plan National d'Adaptation au Changement Climatique. Presque 3 ans plus tard, elle est finalement inscrite dans la réglementation par un arrêté daté du 23 janvier 2026 et devient une référence officielle pour les politiques d'adaptation au changement climatique menées en France.


"La trajectoire de réchauffement de référence pour l'adaptation au changement climatique [...] est définie par les niveaux de réchauffement suivants par rapport à l'ère préindustrielle : Pour la France métropolitaine, réchauffement de 2 °C à l'horizon 2030, réchauffement de 2,7 °C à l'horizon 2050, réchauffement de 4 °C à l'horizon 2100."

L'arrêté fixe des niveaux de réchauffement locaux pour la métropole et les territoires d'outre-mer mais chacun de ces niveaux correspond aux même réchauffement global : +1.5°C en 2030, +2°C en 2050 et +3°C en 2100. Cette trajectoire reflète l'évolution du climat attendue avec les politiques actuelles de réduction des émissions et les engagements des États

Réchauffement régional

2030

2050

2100

France métropolitaine

+2.0°C

+2.7°C

+4.0°C

Antilles

+1.4°C

+1.9°C

+2.7°C

Guyane

+1.7°C

+2.3°C

+3.5°C

Réunion

+1.5°C

+2.0°C

+2.9°C

Mayotte

+1.5°C

+2.0°C

+3.0°C

Nouvelle Calédonie

+1.5°C

+2.0°C

+3.0°C

Polynésie Française

+1.2°C

+1.6°C

+2.3°C


Les projections climatiques associées à ces niveaux de réchauffement peuvent ensuite être utilisés pour les projets d'adaptation, notamment :


  1. Accompagner l'adaptation territoriale : La TRACC devrait être progressivement intégrée dans l'ensemble des documents de planification des collectivités territoriales.

  2. Guider l'adaptation économique : le Plan National d'Adaptation au Changement Climatique prévoit des études de vulnérabilité basées sur la TRACC dans de nombreux secteurs.

  3. Mettre à jour les référentiels techniques : Intégrer les effets du changement climatique dans les normes et réglementations de tous les secteurs (bâtiment, transport, énergie, réseaux, risques naturels).



Les projections climatiques "TRACC internationales" : exemples de l'Australie et du Canada


Environ une centaine de pays se sont déjà dotés d'un Plan National d'Adaptation. La plupart sont basés sur des projections à climat évolutif. Cependant la France n'est pas la seule à s'intéresser aux projections par niveau de réchauffement.

En Australie, le National Climate Risk Assessment et le National Adaptation Plan, tous deux publiés en 2025, utilisent aussi des niveaux de réchauffement. Les seuils envisagés sont exactement les mêmes que dans la TRACC : +1.5°C, +2°C et +3°C en moyenne mondiale par rapport à 1850-1900. Un quatrième niveau, correspondant au réchauffement du climat présent, soit +1.2°C, est aussi étudié.

Les projections climatiques correspondantes sont mises à disposition des entreprises et du public. Cependant, contrairement à leurs homologues françaises elles n'ont pas de valeur réglementaire, le National Adaptation Plan n'étant qu'une feuille de route politique.


Au Canada, un autre projet aborde directement l'adaptation des des bâtiments et des infrastructures. Dès 2020, le rapport Climate-Resilient Buildings and Core Public Infrastructure (CRBCPI) explorait les conséquences du changement climatique pour les paramètres de conception en s'appuyant également sur la méthode des niveaux de réchauffement.

Pour certains paramètres, le rapport met en évidence des évolutions fortes et prévisibles. C'est le cas par exemple pour la température maximale (fixée dans le Code national du bâtiment du Canada) ou pour le nombre de degrés-jours sous 18°C (figurant dans le Code canadien sur le calcul des ponts routiers). D'autres, comme les charges de neige ou les pressions de vent, ne présentent pas de tendance nette ou une grande variabilité selon les modèles climatiques.


Le CRBCPI explore sept niveaux de réchauffement par rapport à la moyenne 1986-2016 : +0,5°C, +1°C, +1,5°C, +2°C, +2,5°C, +3°C et +3,5°C . L'approche est donc plus granulaire que la TRACC et offre une flexibilité accrue aux concepteurs des projets, leur recommandant d'adapter leurs choix en fonction de la durée de vie prévue de l'infrastructure et du niveau de risque acceptable.


Pour les projets d'une durée de vie de 50 ans, le rapport recommande l'utilisation du niveau de réchauffement + 2,5°C en moyenne mondiale par rapport à 1986-2016, ce niveau est équivalent à +3.3°C par rapport à l'ère préindustrielle et donc supérieur au +3°C envisagé par la TRACC en 2100. 

Il est important de noter que la période de référence utilisée par le CRBCPI est 1986-2016. Alors que la TRACC utilise l'ère préindustrielle, soit 1850-1900, pour les niveau de réchauffement globaux et la période 1900-1930 pour leurs équivalent à l'échelle de la métropole. Par conséquent, il n'est pas possible de comparer directement les niveaux de réchauffement des deux système.

Le climat s'étant déjà réchauffé d'environ 0,8°C en moyenne sur la période 1986-2016 par rapport à l'ère préindustrielle, le niveau de +2,5°C recommandé par le CRBCPI pour les projets à 50 ans équivaut approximativement à +3,3°C par rapport à l'ère préindustrielle. Ce seuil est donc supérieur au +3°C envisagé par la TRACC à l'horizon 2100, reflétant une approche sensiblement plus pessimiste (ou prudente) du Canada.


Une nécessaire harmonisation internationale des projections type TRACC


Cette divergence illustre bien le besoin d'harmonisation à l'échelle internationale. On peut imaginer l'incompréhension d'une entreprise qui ferait face pour ces sites français à des standards basés sur un réchauffement 3°C en moyenne mondiale et pour ses sites canadiens à des standards basées sur +2.5°C... mais en réalité plus restrictifs parce que le premier est exprimé par rapport à 1850-1900 et le second par rapport à 1986-2016.


Produire des scénario d'adaptation réalistes et cohérents


L'Accord de Paris a créé des références communes en fixant les objectifs de +1,5°C et +2°C par rapport à l'ère préindustrielle. Ces seuils constituent déjà un langage commun entre nations. Cependant il s'agit de niveaux de réchauffement optimistes : les trajectoires actuelles d'émissions mondiales, nous orientent vers des scénarios plus élevés dans la seconde moitié du siècle (+3°C ou au-delà). Les politiques d'adaptations doivent donc prendre en compte au moins un scénario complémentaire réaliste, au-delà des objectifs ambitieux mais difficiles à atteindre. Il y aurait un réel intérêt à coordonner ce (ou ces) scénario(s) au niveau international.


Cette harmonisation présente un enjeu particulier pour les politiques européennes. L'Union européenne, avec le Pacte vert (Green Deal) et sa stratégie d'adaptation, a besoin de cohérence entre ses États-membres. Des référentiels climatiques divergents entre la France, l'Allemagne, l'Espagne ou les Pays-Bas compliqueraient l'élaboration de normes européennes communes pour les infrastructures transfrontalières, les réseaux énergétiques ou les réglementations du bâtiment. Elle freinerait aussi la diffusion des solutions d'adaptation d'un pays à l'autre.


Permettre des évaluations cohérentes pour les organisations multinationales


D'une manière plus générale, pour les entreprises opérant à l’international, l’absence d’harmonisation des référentiels climatiques entraîne des coûts et des complexités supplémentaires.


La mise en place de la TRACC a déjà suscité de nombreuses interrogations d'entreprises étrangères qui se demandaient si les stratégies d'adaptation, les documents de gestions des risques ou les plans de continuité d'activité de leurs sites français seraient encore valables avec la nouvelle réglementation.

En sens inverse, si l'arrêté du 23 janvier 2026 prévoit que des projections climatiques conformes à la TRACC doivent être mises à disposition gratuitement par Météo France, cette obligation ne s'applique qu'au territoire national. Des entreprise françaises peuvent se demander comment accéder à des projections climatiques "TRACC internationales" afin de conserver la cohérence des données pour l'ensemble de leurs sites, y compris les implantations étrangères.


La fragmentation que l'on peut déjà observer, par exemple entre la France et le Canada, risque de s'aggraver rapidement à mesure que l'approche par niveau de réchauffement est adoptée dans d'autres juridictions, créant une complexité et des coûts inutiles. À l'inverse, un cadre commun permettrait aux entreprises de développer des solutions d'adaptation transférables d'un pays à l'autre, accélérant ainsi la transition vers une économie résiliente au climat.


L'impératif d'une méthodologie commune


Au-delà des scénarios eux-mêmes, il est essentiel de s'entendre sur les bases méthodologiques :


1. Les périodes de référence : comme nous l'avons vu, la TRACC utilise l'ère préindustrielle (1850-1900) pour le réchauffement global tandis que le CRBCPI se base sur 1986-2016. Cette différence rend les comparaisons difficiles et peut engendrer des malentendus. Une période de référence commune faciliterait la cohérence internationale et il existe un candidat naturel : l'ère préindustrielle, prise comme 1850-1900, conformément aux rapports du GIEC et à l'Accord de Paris.


2. Le choix des niveaux de réchauffement : Si les +1.5 et +2°C hérités de l'Accord de Paris s'imposent comme une référence universelle mais finalement assez peut utile à la gestion des risques climatiques, sur quels niveaux baser les scénarios plus pessimistes ? Faut-il privilégier une approche simple (3 niveaux comme la TRACC) ou plus granulaire (comme le CRBCPI) permettant d'adapter le choix à la durée de vie du projet ? Des niveaux de réchauffement exprimés à l'échelle nationale (comme le +4°C en France métropolitaine) semblent en tous cas à exclure sauf à des fins pédagogiques et à condition de donner un équivalent en réchauffement global.


3. Les horizons temporels associés : Certains pays, comme la France, associent des horizons temporels à leurs niveaux de réchauffement (+2°C en 2050, +3°C en 2100 pour la France). D'autres, comme le Canada, voudront probablement laisser le choix aux porteurs de projets en fonction de l'horizon de temps sur lequel ils se projettent et de leur appétence au risque. Une approche hybride pourrait fournir des horizons temporels indicatifs tout en reconnaissant les incertitudes.


4. La gouvernance et la révision : Les trajectoires de réchauffement doivent être révisées régulièrement en fonction des émissions réelles et des progrès scientifiques, ce point est d'ailleurs évoqué dans la réglementation française mais sans être réellement résolu. Un mécanisme international de révision, aligné sur le cycle des rapports du GIEC, garantirait la pertinence et la cohérence des référentiels dans la durée.


L'utilisation des projections par niveau de réchauffement marque une évolution majeure dans les politiques d'adaptation au changement climatique. L'expérience pionnière de la France avec la TRACC démontrent la faisabilité de cette méthode pour orienter les décisions en matière de bâtiment, d'infrastructures et d'aménagement du territoire. Elle offre aussi la possibilité d'initier l'émergence d'un cadre commun à l'échelle internationale.



Que ce soit pour respecter la TRACC ou pour tester la compatibilité de vos études de vulnérabilité avec ces réglementations émergentes, vous pouvez avoir besoin de projections climatique par niveau de réchauffement pour un site en France ou à l'international.

N'hésitez pas à nous contacter si vous avez besoin d'aide : ClimateVision, la solution de climatologie professionnelle développée par Callendar, permet de réaliser des projections pour tous les niveaux de réchauffement, de +1.2°C à +5°C par rapport à l'ère pré-industrielle, partout dans le monde, en quelques heures.




bottom of page