Les infrastructures routières face au changement climatique : enjeux, risques et stratégies d'adaptation
- zoumalou
- il y a 4 heures
- 6 min de lecture
La route pourrait facilement être perçue comme une infrastructure immuable, une simple bande de bitume inerte. Pourtant, selon l'expression de Routes de France, elle est le "premier réseau social" du pays, supportant l'essentiel des flux économiques, de la mobilité quotidienne et des services de secours.
Contrairement aux réseaux électriques ou ferroviaires, plus centralisés et hautement surveillés, le réseau routier est confronté à une grande hétérogénéité de gestion et d'une exposition directe aux éléments. Il est présent partout : en forêt, en montagne, en bord de mer, en zone urbaine dense. Cette omniprésence, indispensable à sa fonction, constitue aujourd'hui sa principale vulnérabilité face à des aléas climatiques qui s'intensifient en fréquence et en intensité.
L'enjeu dépasse la simple technique routière ; il est systémique. Perdre un axe routier, c'est aussi isoler des collectivités, paralyser des activités économiques ou empêcher l'acheminement de ressources indispensables. L'adaptation de ce réseau n'est donc pas seulement une question de génie civil, mais un impératif de résilience collective.
Alors que la France se prépare à un réchauffement de +2,7°C en 2050 et +4°C en 2100, son patrimoine routier de plus d'un million de kilomètres se trouve en première ligne. Entre dettes grises d'entretien et événements climatiques extrêmes, l'adaptation apparait de plus en plus comme une urgence industrielle et sociétale.
Cet article est tiré d'un webinaire organisé en janvier 2026 avec Pierre Monlucq, Président de la commission prospective de Routes de France, et François Dorey, chef de projet sur la résilience des infrastructures chez SETEC.
Un patrimoine routier colossal mais méconnu
La France dispose de l'un des réseaux les plus denses au monde. Ce patrimoine, estimé à 1 100 000 kilomètres, est une richesse considérable mais aussi casse-tête de gestion du fait de la fragmentation des compétences.
La répartition de ce réseau illustre l'ampleur du défi :
20 000 km d'axes structurants (10 000 km d'autoroutes concédées et 10 000 km de routes nationales gérées par l'État).
380 000 km de routes départementales.
700 000 km de routes communales et urbaines.
Le constat dressé par les experts est alarmant : si le réseau structurant (national et autoroutier) est globalement bien surveillé, plus de 50% du patrimoine routier total n'est pas diagnostiqué. Aujourd'hui on ne connait tout simplement pas l'état de la moitié des routes françaises ! Pour celle-ci, principalement des routes communales, les problèmes ne sont connu que lorsque les dégradations deviennent visibles.
Cette méconnaissance nourrit ce que les professionnels appellent la "dette grise" : une accumulation invisible de retards d'entretien. On attend souvent le nid-de-poule ou l'effondrement pour agir, là où un entretien préventif aurait été bien moins coûteux et plus efficace.
Les routes faces aux risques climatiques : exemples de cas réels
L'impact du changement climatique sur les routes n'est plus une projection théorique, c'est une réalité opérationnelle documentée par des sinistres majeurs récents. L'exemple de la Route nationale 134 est emblématique. Suite à des précipitations intenses dans la vallée d'Aspe sur un sol déjà saturé, un pan entier de montagne s'est effondré, emportant la route avec lui. De lourds travaux de reconstruction se sont suivis sur une période de 3 mois qui a causé une asphyxie le l'économie locale transfrontalière.

Les inondations du Pas-de-Calais (2023-2024) ont aussi marqué un moment de prise de conscience. Avec des précipitations atteignant localement 1,5 fois le niveau centennal, ce sont 500 000 habitants qui ont été touchés et le coût économique se chiffre en milliards d'euros. Les ingénieurs notent une très nette augmentation de la fréquence d'événements rares : par endroit une crue décennale peut désormais survenir trois fois dans la même année, rendant obsolète les hypothèses sur lesquelles sont basés tous les dimensionnements d'ouvrages.
"Pour construire des infrastructures, il faut s'entendre sur les niveaux de risques prévisibles. Mais aujourd'hui, l'orage décennal peut survenir trois fois par an. Nos référentiels statistiques sont bouleversés". Pierre Monlucq, Président de la Commission prospective de Routes de France
L'impact du changement climatique sur les routes françaises : une cartographie des risques
Si historiquement certains risques étaient cantonnés à des régions spécifiques (incendies dans le sud-est, inondations dans des zones inondables connues), le changement climatique rebat les cartes géographiques des aléas.
Type d'aléa | Impact sur l'infrastructure | Tendance d'évolution |
Chaleur extrême | Ramollissement des bitumes, orniérage, vieillissement prématuré | Généralisation à tout le territoire. |
Inondation | Destruction de remblais, saturation des réseaux d'assainissement | Extension vers le Nord et l'Est. Phénomènes plus intenses |
Sécheresse (RGA) | Fissuration longitudinale, déformation des chaussées | Touche désormais des zones argileuses auparavant épargnées |
Incendies | Destruction de la signalisation, fragilisation des sols (post-incendie) | Remonte vers le Centre et le Nord de la France (ex : Bretagne, Vosges) |
Submersion | Érosion des assises routières littorales, corrosion saline | Menace critique pour les routes côtières et les DROM-COM |
Les départements et territoires d'Outremer (DROM-COM) sont souvent des sentinelles avancées de ces phénomènes, cumulant risques cycloniques intenses, érosion côtière accélérée (Saint-Pierre-et-Miquelon) et problématiques spécifiques liées aux sols tropicaux (Guyane).
Quand le bitume surchauffe : exemples d'impact du réchauffement sur les routes
L'augmentation des températures moyennes (+2,7°C en 2050 selon la trajectoire de référence pour l'adaptation au changement climatique) a des conséquences physiques directes sur les matériaux. Le phénomène principal est le ramollissement des enrobés bitumineux. Sous l'effet de la chaleur et du trafic, notamment des poids lourds, la chaussée "flue", créant des ornières. Ces déformations, outre l'inconfort, deviennent dangereuses lorsqu'il pleut en retenant l'eau, augmentant fortement le risque d'aquaplanage.
A Marseille, la température de surface de la chaussée peut déjà atteindre 80°C en plein été. Les projections climatiques suggèrent que des pics à 90°C sont possible d'ici 20 ans. À ces températures, les propriétés rhéologiques des liants bitumineux sont modifiées, entraînant des déformations irréversibles.
Parallèlement, les cycles de chaleur intense accélèrent l'oxydation et le vieillissement des liants. Une route qui devait durer 15 ans pourrait voir sa durée de vie réduite à 10 ou 12 ans, bouleversant les plans d'amortissement et de maintenance.
Un autre point critique concerne les équipements de la route. La signalisation horizontale (marquage au sol), essentielle pour la sécurité et les futurs véhicules autonomes, se dégrade plus vite sous l'effet des UV et de la chaleur. Les réseaux d'assainissement hydrauliques (buses, fossés), dimensionnés pour des pluies du XXe siècle, se révèlent sous-dimensionnés face aux "bombes d'eau" actuelles, transformant la route en torrent.
L'arsenal de solutions pour une route résiliente
Face à ces défis, l'industrie routière et l'ingénierie disposent déjà de solutions techniques éprouvées qui nécessitent d'être généralisées.
1. Gestion de l'eau et GIEP
La doctrine évolue du "tout tuyau" (évacuer l'eau le plus vite possible) vers la Gestion Intégrée des Eaux Pluviales (GIEP). L'objectif est d'infiltrer l'eau là où elle tombe. Les solutions incluent les noues paysagères, les tranchées d'infiltration et surtout les chaussées réservoirs. Ces structures poreuses, contenant jusqu'à 30% de vide, permettent de stocker temporairement les eaux d'orage dans le corps de chaussée avant restitution lente, évitant la saturation des réseaux aval.
2. Adapter les matériaux
Pour lutter contre les îlots de chaleur et le ramollissement, plusieurs pistes sont déployées :
Enduits clairs et réflectifs : L'application de produits à base de chaux ou de liants clairs permet d'augmenter l'albédo de la route, réduisant sa température de surface de plusieurs degrés.
Enrobés drainants : Ils évitent le film d'eau en surface et réduisent les projections, tout en participant au rafraîchissement par évaporation.
Matériaux biosourcés et recyclés : Ils sont formulés pour offrir des performances mécaniques équivalentes tout en réduisant l'empreinte carbone.
Contrairement à une route classique imperméable, la chaussée réservoir est constituée de matériaux à forte porosité. Avec 30% de vide dans sa structure interne, elle agit comme une éponge géante capable d'absorber un orage violent immédiat, stockant l'eau sous la surface de roulement pour la restituer progressivement au sol ou au réseau. Une réponse double : sécurité routière (pas d'eau en surface) et gestion hydraulique urbaine.
3. Diagnostiquer et prévenir : le virage de la maintenance préventive
La solution la plus rentable reste l'entretien préventif. Des techniques simples comme le pontage de fissures (scellement des fissures naissantes) empêchent l'eau de pénétrer dans la structure et de l'endommager davantage. C'est une intervention à bas coût qui prolonge significativement la durée de vie de l'ouvrage.
Ces solutions illustrent le coût de la non-adaptation : à défaut de prendre des mesures relativement simples et peu couteuse dès aujourd'hui, on s'expose à des chantiers beaucoup plus lourds dans le futur.
L'attentisme est une stratégie perdante alors qu'un patrimoine vieillissant rencontre un climat de plus en plus violent. Heureusement, le Plan National d'Adaptation au Changement Climatique (PNACC), avec ses 52 mesures, et la nouvelle Trajectoire de Référence (TRACC) fixant le cap à +4°C en 2100, offrent un cadre réglementaire clarifié.
L'adaptation de la route est un chantier technique immense, c'est avant tout un investissement de sécurité civile et de continuité économique pour la nation. Et les solutions existent.
Face à des infrastructures aussi étendues, le diagnostic et la priorisation sont essentielles à une stratégie d'adaptation efficace. En combinant l’expertise scientifique et les outils de Callendar, les gestionnaires d'infrastructures disposent désormais d’une solution opérationnelle pour anticiper l'évolution du climat sur leurs sites et réseaux, évaluer les impact sur les infrastructures et les activités et agir avec des mesures d’adaptation concrètes et priorisées.
Vos infrastructures et sites industriels sont-ils prêts pour le climat d'aujourd'hui et de demain ? Contactez-nous pour réaliser une évaluation climatique et sécuriser vos projets dès aujourd’hui.


